Natura Essentialis

Un essai photographique sur une nature duale recomposée.

Il arrive parfois de devoir se replier, de chercher en nous des réponses aux questions insolubles qui accompagnent notre individualité, notre condition humaine. L’Art est de cet ordre, il a la capacité de dépasser le monde des apparences, de renvoyer les questions comme un écho qui nous permet de la recevoir les choses différemment pour nous ouvrir.

De la nature comme source

Natura Essentialis 6 copyright 2014 - tous droits réservés.

Natura Essentialis 6

Il y a tout d’abord le plaisir, ensuite vient l’émerveillement et enfin la satisfaction intellectuelle. Par la randonnée naturaliste, source d’introspection et de rechargement, je reviens à ce qui m’est essentiel: le mouvement qui, par nature, est une expression de vie.

De là découle mon plaisir de rapporter ce que je vois tout simplement mais effectivement je n’ai cure d’un réel attendu car je recherche des lieux qui me “parlent”. À ma façon, les images-traces qui en ressortent constituent une sorte de fruit, une conjonction de la découverte, du reportage et de la traduction reconstruite de ce qui s’avère avoir été pris dans la nature. J’apprécie toute lecture multiple pour atteindre une forme de plénitude.

Prolongement du travail sur le paysage photographique initié par Potentia Naturalis (lequel présentait des paysages composites en miroir d’un format standard de 25/75cm et aux couleurs relativement vives), le nouvel opus intitulé Natura Essentialis fait référence à quelque chose de plus fondamental; une forme qui se débarrasse progressivement des contraintes des dimensions et des chromies vives.

Par ce travail, j’ai cherché à revenir à une base où construction et déconstruction reviennent et induisent un processus d’émerveillement sur des images à vocation contemplative.

Ces images représentent toujours des parties d’instantanés en provenance de randonnées dont les lieux semblent emprunts à des pouvoirs énergétiques considérables tels que des arbres remarquables, des sources d’eau vives, lieux telluriques, …

Les images qui en découlent sont alors révélées par voie logicielle, à la façon d’une instance géométrique pour obtenir un rendu symétrique.

Des matrices primaires ressortent des clones duaux, images pourvues d’éléments propres au paysage naturaliste sans trace de l’empreinte de l’homme. Les végétaux, l’eau et la roche donnent le sens et nous permettent le décodage.

L’orchestration de la révélation, un peu à l’image d’un psychodiagnostic et autre psychogramme, s’articule comme un souffle, au départ d’une nature muette mais qui peut s’exprimer à travers notre regard. Du mutisme originel apparent résonne le Vide qui s’amplifie, désarçonne et parfois captive.

Par rapport à ce type d’œuvre il me semble important de considérer la temporalité, de prendre le temps de voir, de regarder, d’entrer pour appréhender une nature expressive, mimétique, une nature en relation aux enjeux écologiques que notre époque connaît mais surtout empreinte à une certaine intériorisation.

Le Sépia accentue l’effet du temps

Travaillant le visuel comme une matière, je ne peux faire fi du passé avec le médium. Les bichromies utilisées évoquent illico les images de nos aïeux que l’on pouvait trouver jadis dans les tiroirs, ces mêmes photos jaunies, évocatrices d’un passé révolu, du temps qui passe et l’inévitable fait que nous ne sommes que de passage…

Voulant donner une dimension intemporelle voire passéiste à mon travail, la teinte choisie est venue tout naturellement, me jouant des codes du médium. Si l’on entre dans mes images comme dans un voyage dans le temps, on pourrait voir à travers mes mondes présentés un passé intense et dévoilé qui revient à l’essentiel tant parfois les couleurs font office de distraction. Cette approche m’est terriblement révélatrice tant j’ai le sentiment de sortir des choses enfouies qu’il serait intéressant d’analyser .

Paysage architecturé et chamanisme

Certains me comparent à un chamane photographe qui révèle le monde… La psychographie est-elle proche ?

Par ce travail en miroir symétrique du paysage photographié, il est assez curieux de voir à quel point l’on peut sémantiser et connoter. Un piège idéal à partir du moment ou on présente les choses telles que je procède. Si cette parenté ou dérive est exploitée (consciemment), je réalise aussi que le choix formel apporté au travail est surtout d’ordre pictural et graphique.

Du paysage à la nature, les images semblent faire dialoguer un monde invisible à notre nouvelle condition humaine d’homo-virtualis ouvert aux choses mais perdu dans la réalité. Au travers de l’œil en miroir, notre perception va devoir envisager un imaginaire composé de paysages improbables et impossibles, nous plongeant dans notre propre perception spatio-temporelle. De là naît un univers reconstruit que chacun s’approprie mais dont in fine on ne possède jamais.

De ces constructions, émergent petit à petit des directions qui graphiquement me touchent, et qui, essentiellement me parlent comme si la nature, en pleine mutation, tente de s’exprimer par une sorte d’anthropomorphisme que l’on pourrait critiquer. Les enjeux, plus que graphiques me semblent constituer une préoccupation majeure dans notre monde contemporain qui prend lentement conscience des dégâts irréversibles que l’on inflige à notre milieu.

“ L’essentiel est sans cesse menacé par l’insignifiant.” (René Char)